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5 octobre 2011 / NM

Antigone(s)

Antigone est à l’origine une pièce de Sophocle mais le mythe, dont la vitalité presque 2500 ans après sa création étonne toujours, a inspiré par delà les siècles de nombreux philosophes et artistes et notamment des dramaturges. Je pense qu’il serait présomptueux de prétendre en faire le tour dans un simple billet. L’ouverture de l’œuvre est sans doute pour beaucoup dans ce succès. En effet, si l’on retient souvent de la pièce le plaidoyer d’Antigone pour la loi divine supérieure à la loi humaine, il est également possible de retenir l’interprétation opposée (Sur Les Antigones, v. G. Steiner, Les Antigones, Gallimard, Folio Essai 1986 ou Ph. Malaurie, Droit et littérature, Cujas 1997, p. 24). Antigone peut apparaitre comme une défense de la raison d’Etat incarnée par Créon.

Au plan juridique, on peut, ainsi que l’a remarqué Carbonnier, interpréter le mythe d’Antigone de plusieurs façons : On peut bien sûr le lire comme une opposition entre deux lois : une loi positive (humaine) et une loi naturelle (divine). C’est l’interprétation la plus classique, celle que l’on trouve dès Aristote :

il y a un juste et un injuste, communs de par la nature, que tout le monde reconnaît par une espèce de divination, lors même qu’il n’y a aucune communication, ni convention mutuelle. C’est ainsi que l’on voit l’Antigone de Sophocle déclarer qu’il est juste d’ensevelir Polynice, dont l’inhumation a été interdite, alléguant que cette inhumation est juste, comme étant conforme à la nature.

Cependant, on peut également y voir une opposition entre une loi (divine) et un ordre (humain) ou encore entre une loi (celle d’un tyran passager) et une coutume (ancestrale). Au plan psychologique, les interprétations ne sont pas moins nombreuses qu’Antigone soit une femme libérée, une résistante, une rebelle ou, au contraire, une authentique conservatrice…

Les auteurs ont été d’autant plus à l’aise dans leurs adaptations du mythe que l’interprétation restait aussi fondamentalement ouverte. Le cri d’Antigone est bien connu :

Oui, car ce n’est pas Zeus qui l’avait proclamé ! Ce n’est pas la justice, assise à coté des dieux infernaux. Ni lui, ni elle ne les ont établies chez les hommes. Je ne pense pas que tes décrets soient assez forts pour qu’un mortel puisse passer outre aux lois non écrites, inébranlables des dieux, Elles ne datent pas d’aujourd’hui, ni d’hier, mais de toujours. Personne ne sait quand elles sont apparues (Antigone s’adressant à Créon).

Il suffit de penser à l’interprétation de Maurras, lui le monarchiste sous la IIIe République,  le nationaliste directeur de l’Action Française, Maurras a proposé une interprétation qui bouleverse la lecture dominante traditionnelle. Pour lui, en 1948, le rebelle, ce n’est pas Antigone, c’est Créon ! L’oncle tyrannique a violé toutes les lois qu’il pouvait violer en donnant l’ordre de ne pas enterrer Polynice (le frère rebelle).

Créon a contre lui les Dieux de la Religion, les lois fondamentales de la polis [la cité], les sentiments de la polis vivante… [Ce que Sophocle] cherche aussi à montrer, c’est la punition du tyran qui a essayé de se libérer des lois divines et humaines.

Qui viole et défie toutes ces lois ? C’est Créon. C’est lui l’anarchiste. Lui seul.

Autrement dit, pour parler juridiquement (mais c’était un peu l’idée de Maurras), le décret de Créon était anticonstitutionnel !

L’Antigone d’Anouilh conserve une part de l’ambiguïté de l’original. Antigone est une jeune fille entêtée qui s’oppose à un tyran malheureux écrasé par le poids d’une responsabilité qu’il n’assume pas. Antigone refuse là où Créon dit oui (vidéo ici).

Hé bien, tant pis pour vous. Moi, je n’ai pas dit « oui » ! Qu’est-ce que vous voulez que cela me fasse, à moi, votre politique, vos nécessités, vos pauvres histoires ? Moi, je peux dire « non » encore à tout ce que je n’aime pas et je suis seul juge. Et vous, avec votre couronne, avec vos gardes, avec votre attirail, vous pouvez seulement me faire mourir parce que vous avez dit « oui ».

L’ensemble de son œuvre (il a écrit une pièce sur Thomas Becket et une sur Thomas More, deux défenseurs de la conscience contre des rois tyranniques) et les circonstances de la création (pendant la guerre, Anouilh a été marqué par l’arrestation d’un groupe de jeunes résistants parisiens) inclinent à penser qu’il avait une certaine sympathie pour Antigone malgré l’absurdité de son destin (on pense aussi à Camus) et l’inutilité (apparente ?) de son sacrifice. Il reste que Créon est bien plus troublant que dans d’autres représentation du mythe. L’ordre doit être assuré. C’est une charge parfois trop lourde pour une personne qui peut en devenir inhumaine.

Le dramaturge allemand Berthold Brecht a adapté Antigone en lui donnant une signification exclusivement politique, et donc en partie juridique, écartant l’analyse psychologique. C’était en 1948 à Berlin. Brecht voulait parler aux Allemands au sortir de la guerre en usant de la distance (relative toutefois car la référence à la guerre et au nazisme sont parfois expresses) créée par l’invocation d’un mythe intemporel.

J’ai enfreint ton décret

Parce qu’il était le tien, celui d’un mortel.

Un mortel peut l’enfreindre,

Et je suis simplement un peu plus mortelle que toi. (…)

Mais s’il te semble que j’ai perdu le sens

De craindre la colère des dieux et non la tienne,

Qu’un insensé soit maintenant mon juge.

Cet appel fait naturellement penser à la résistance pacifique d’un groupe de jeunes allemands réunis au sein de la Rose blanche et dont les deux figures emblématiques sont Hans et Sophie Scholl.

Ainsi que le relève Perelman dans sa Logique juridique :

Les événements qui se sont passés en Allemagne après 1933, ont montré qu’il est impossible d’identifier le droit avec la loi, car il y a des principes qui même s’ils ne font pas l’objet d’une législation expresse, s’imposent à tous ceux pour qui le droit est l’expression non seulement de la volonté du législateur, mais de valeurs qu’il a pour mission de promouvoir, au premier plan desquelles figure la justice.

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One Comment

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  1. David / oct 5 2011 08:59

    tiens, ça me rappelle un billet de Bruno Frappat, qui s’était saisi, dans un remous de l’actu, du thème: http://davidlerouge.fr/index.php?q=antigone (attention, c’est court)

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